• Born to run

    Christopher McDougall

    • « Ne lutte pas contre le sentier, lança Caballo par-dessus son épaule. Prends ce qu'il te donne. Si tu hésites entre une ou deux foulées dans les rochers, fais-en trois. »

      p.160

    • « Leçon n°2, cria Caballo, pense facile, léger, fluide et rapide. Commence par facile, parce que, si le reste ne vient pas, c'est déjà pas si mal. Ensuite, travaille la légèreté. Fais ça sans efforts, comme si t'en n'avais rien à foutre de la hauteur de la colline ou de la distance à faire. Quand tu t'es entraîné au point d'en oublier que tu t'entraînes, travaille à être fluiiiiiide. »

      p.160

    • « Les runnings sont apparues à peu près en même temps que la navette spatiale. Avant, votre père portait des patins de gym tout plats en caoutchouc et votre grand-père des chaussons de ballet en cuir. Pendant des millions d'années, les hommes ont couru sans soutien de voûte plantaire, sans contrôle de pronation ni coussin de gel sous les talons. »

      p.224

    • « Les chaussures n'empêchent ni la douleur ni les impacts! La douleur nous apprend à courir confortablement! Dès lors que vous le faites pieds nus, votre façon de courir change
      […]
      Tout cet amorti lui permettai de faire des foulées immenses, ce qui lui désaxait et lui tordait le bas du dos. Quand il allait pieds nus, son pas se faisait court, son dos se redressait et ses jambes resaient à l'aplomb de ses hanches. »

      p.227

    • « Courir pieds nus fait vraiment appel à mon sens artistique, à cette idée d'économie qui veut que la meilleure solution soit la plus élégante. Pourquoi ajouter quoi que ce soit alors qu'on est né avec tout ce qu'il faut? »

      p.238

    • « Si cela vous paraît excessif, réfléchissez à ces quelques mots du Dr Daniel Lieberman, professeur d'anthropologie physique à Harvard:
      Beaucoup de blessures du pied et du genou dont nous souffrons sont dues en fait aux chaussures qui affaiblissent nos genoux. Jusqu'en 1972, date à laquelle Nike a inventé la chaussure moderne, les gens couraient avec des modèles aux semlles très fines, ils avaient des pieds forts et beaucoup moins de blessures aux genoux »

      p.242

    • « Les progrès technologiques accomplis au cours des 30 dernières années sont extraordinaires », ajoute le Dr Irene Davis, directrice de la Running Injury Clinic à l'université du Delaware. « Nous avons vu arriver des innovations formidables dans le contrôle du mouvement et l'amorti. Mais les maux semblent résister aux remèdes. » Rien ne prouve en fait que les chaussures sont d'une quelconque utilité en termes de prévention des blessures. Dans un compte rendu de recherches rédigé en 2008 pour le British Journal of Sports Medicine, le Dr Craig Richards, de l'université australienne de Newcastle, écrit qu'il n'existe aucune preuve — pas la moindre — de l'utilité des chaussures en termes de prévention. »

      p.246

    • « En toute logique, ce devrait être évident ; la contrainte que la course impose à nos jambes peut être 12 fois supérieure à notre poids. Il est donc absurde d'imaginer que deux centimètres de gomme vont changer quoi que ce soit à ce qui, dans mon cas, représente 1 252 kg de viande en chute libre. Couvrir un oeuf avec un gant de cuisine ne le fait pas résister aux coups de marteau. »

      p.249

    • « L'atrophie de la musculature du pied est la principale source de blessures et nous avons laissé nos pieds s'atrophier terriblement ces 25 dernières années, dit-il. "Pronation" est devenu un terme horrible, mais c'est le mouvement naturel du pied. Il doit être pronateur.» Pour voir in vivo ce qu'est la pronation, retirez vos chaussures et faites quelques foulées. Sur une surface dure, vos pieds vont brièvement oublier les habitudes prises dans les chaussures et se mettre automatiquement en mode autodéfense : vous allez attaquer le sol avec le bord extérieur, puis dérouler délicatement du petit aux gros orteils jusqu'à ce que votre pied soit à plat. Voilà ce qu'est la pronation, un mouvement tournant qui permet d'absorber les chocs par compression de la voûte plantaire.  »

      p.253

    • « Tout le monde croit savoir comment courir mais c'est aussi complexe que toute autre activité, me dit Éric. Demande aux gens ce qu'ils en pensent et la plupart te diront: "on court comme on court" . C'est ridicule. Est-ce qu'on nage comme on nage ? Pour toute les autres disciplines, l'apprentissage est fondamental. On ne balance pas son club de golf n'importe comment et on ne dévale pas les pentes à skis sans avoir appris la bonne façon de faire, sans quoi l'inneficacitéest garantie et la blessure inévitable. C'est la même chosepour la course. Si tu ne l'apprends pas correctement, tu ne sauras jamais quel plaisir elle peut t'apporter. »

      p.294

    • « qsdqsdqsdqsd »

  • Les furtifs

    Alain Damasio

    • « Elle était remontée à l'étage intellectuel, là où elle était à l'aise, toujours, là où l'émotion n'entrait plus, ne pouvait plus la bouleverser. Difficile de lutter. Je la regardais parler et j'étais ému de l'entendre, ému par sa voix dont je retrouvais les nuances, le mouvement, par sa diction si claire, touché aussi par l'élégance de ses traits et de ses gestes, par cette finesse, vive et précise, que restituaient sa langue et son corps, en résonance. La voir bouger, c'était la voir penser. Sa colère même était déliée, fouillée. Elle me rappelait cette intuition de Deleuze, que je lui avais répétée cinquante fois : que le charme était la vie du visage, était l'effet d'un visage qui vit. »

      p.75

    • « D’abord, tu vas laisser tes senseurs là, dans le labo. C'est ta première chasse. Tu prendras juste tes boots infrarouges. Et un grand truc bien utile ton corps. […] Tout ton corps. Ta chair et tes nerfs. C'est eux qui vont sentir. Tu me fixes tes deux yeux de part et d'autre de ton groin. Tu visses bien tes esgourdes et au bout de tes poignets, tu clenches tes mains qui palpent. Voilà ! […] On chasse pas des datas. On chasse une chose chaude comme nous. Avec des poils, de la peau, du sang qui coule, de l'herbe sur le dos parfois, parfois du plastoc, de la pierre ou du fer par petits bouts, mais jamais tellement. On chasse un mammifère, Lorca, entendés ? Qui crie, qui couine, qui sent le chien, la fouine, le fauve, le pétrole. Qui pue. Pour un nez électronique, rien ne pue. Donc tu vises le minimum machine ! »

      p.94

    • « C'est fou la force de ce mot. C'est un coup de feu à bout portant avec une balle d'amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n'as jamais existé pour personne. C'est un appel qui happe le présent pur, il t'avale. Il t'oblige à être ici ici même, hic. Tu ne sais pas ne pas y répondre, parce que voilà : tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n'empruntes même pas : elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras en plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous. Papa. C'est le premier mot qui sort un jour des lèvres de ton bébé et qui veut dire « lié ». Deux. Fonduensemble. Plus jamais seuls. L'unique mot absolument plein de la langue. Quand Tishka a disparu, plus aucun mot n'a jamais eu cette force, cette violence solaire. Sahar m'appelait « Lorca » bien sûr, mais Lorca sonnait comme une coque creuse. »

      p.129

    • « À l'image du son, le furtif ne connaît pas d'état arrêté. L'imprévu est sa nature. Tous deux, furtif et son, relèvent de la transformation perpétuelle, impossible à bloquer, à fixer. En reconstitution permanente, ils sont l'autopoïèse dans sa plus pure expression, à savoir l'autofabrication agile de soi. Qui est le moteur du vivant. Cette vitalité fait peur, bien sûr. Elle suscite l'appréhension. Parce que le furtif reste imprévisible et incontrôlable ; qu'il est déjà autre quand nous l'identifions, l'espace d'un instant. »

      p.169

    • « Taille moyenne et corps énergique, il dégage une présence exubérante, une vie fraîche et libre, qui jaillit en gerbe de ses gestes. Un côté chien fou et boutefeu, très attachant. Il bouge et s'enthousiasme vite, rit beaucoup et fait beaucoup rire, pas toujours exprès. »

      p.218

    • « C'est un cercle vicieux. Plus nos rapports au monde sont interfacés, plus nos corps sont des îlots dans un océan de données et plus nos esprits éprouvent, inconsciemment, cette coupure, qu'ils tentent de compenser. Et ils compensent en se reliant à des objets, en touchant et parlant à des dispositifs qui nous rassurent - et nous distancent en même temps. Un réseau social est un tissu de solitudes reliées. Pas une communauté.  »

      p.277

    • « Je veux être au milieu d'une nature qui circule seigneur Varèse, qui passe son chemin et qui nous traverse. Les propriétés des nantis sont trop souvent pensées comme des enclaves, conçues en matière de frontières et de coupure, comme si le prestige d'un statut se décidait à l'épaisseur des protections. À titre personnel, je crois que la noblesse se juge à leur finesse; la peur est toujours un signe de vulgarité. Je suis de passage, nous sommes tous de passage, alors laissons les sangliers, les gens et le vent passé. »

      p.283

    • « Les enfants ne marchent pas, jamais : ils courent. Et si vous les regardez vraiment, ils ont tellement de sève ascendante en eux, ils sont tellement et animaux et buissons à la fois, et pierre en éruption qu'ils ne courent pas sans bondir en même temps, comme si leur propre pied était trop impétueux pour ne pas les enlever du sol. Si la gravité n'existait pas, en tous les sens du terme, on attacherait nos gosses avec des ficelles pour ne pas aller les chercher chaque soir dans le ciel. »

      p.382

    • « Les paramaîtres sont à l'art du contrôle ce que les maîtres ont été à l'art de gouverner. Nous sommes les paramaîtres. Nous paramaîtrons nos conforts et nous sécurisons nos mondes pour qu'à l'intérieur rien ne nous arrive plus que ce que nous voulons qu'il nous arrive : rien. Nous nous conformons dans la douceur d'une matrice attentive, comme l'écrivait Dunyach. Inutile d'encore chercher le pouvoir là-dedans, Lorca, comme vous le faites par routine de pensée. Vous restez prisonnier de vos dualismes hiérarchiques ! Inutile d'essayer de trouver qui dirige, qui subit, qui manipule et qui capitule. Le pouvoir est rotatif et circulaire, nous sommes devenus sa boucle liquide. Bien sûr, les dispositifs gardent une structure qui imprime à la fois un design et un trajet à cette boucle. Mais au fond, toutes nos libertés et toutes nos soumissions tiennent dans les paramètres.
      — Ni paradieu, ni paramaître !  »

      p.408

    • « En l'évoquant comme ça, directement du coeur vers la bouche, je mesurais à quel point, sous couleur de précision, la mémoire numérique des vidéos avait asséché en moi la richesse des instants passés. À force de revoir les anniversaires par exemple, les vidéos avaient cristallisé ma mémoire organique sur une série d'images, lyophilisant dans un sachet ce qui était auparavant gorgé de sensations floues, de chaleur d'été, de fatigues rémanentes ou d'atmosphères complexes, lesquelles retenaient de ces instants beaucoup plus que dix minutes de film de famille. C'était comme si la vidéo plastronnait "voici la vérité" et qu'elle rejetait dans le hors-champ l'essentiel de ce qui réticule un événement qui reste. »

      p.428

  • Les Choses

    Georges Perrec

    • « Il leur semblerait parfois qu’une vie entière pourrait harmonieusement s’écouler entre ces murs couverts de livres, entre ces objets si parfaitement domestiqués qu’ils auraient fini par les croire de tout temps crées à leur unique usage… »

      p.16

    • « Ils auraient aimé être riches. Ils croyaient qu’ils auraient su l’être. Ils auraient su s’habiller, regarder, sourire comme des gens riches. Ils auraient eu le tact, la discrétion nécessaires. Ils auraient oublié leur richesse, auraient su ne pas l’étaler. Ils ne s’en seraient pas glorifiés. Ils l’auraient respirée. Leurs plaisirs auraient été intenses. Ils auraient aimé marcher, flâner, choisir, apprécier. Ils auraient aimé vivre. Leur vie aurait été un art de vivre… »

      p.17

    • « Ils vivaient dans un appartement minuscule et charmant, au plafond bas, qui donnait sur un jardin. […] La maison était vieille, non point croulante encore, mais vétusté, lézardée. Les couloirs et les escaliers étaient étroits et sales, suintants d’humidité, imprégnés de fumées graisseuses. Mais entre deux grands arbres et cinq jardinets minuscules, de formes irrégulières, pour la plupart à l’abandon, mais riches de gazon rare, de fleurs en pots, de buissons, de statues naïves même, circulait une allée de gros pavés irréguliers, qui donnait au tout un air de campagne. C’était l’un de ces rares endroits à Paris où il pouvait arriver, certains jours d’automne, après la pluie, que montât du sol une odeur, presque puissante, de forêt, d’humus, de feuilles pourrissantes. »

      p.18

    • « Leur appartement serait rarement en ordre mais son désordre même serait son plus grand charme. Ils s’en occuperaient à peine : ils y vivraient. Le confort ambiant leur semblerait un fait acquis, une donnée initiale, un état de leur nature. Leur vigilance serait ailleurs : dans le livre qu’ils ouvriraient, dans le texte qu’ils écriraient, dans le disque qu’ils écouteraient, dans leur dialogue chaque jour renoué. Ils travailleraient, ils dîneraient, ils sortiraient. »

      p.18

    • « Pour une superficie totale de trente-cinq mètres carrés, qu'ils n'osèrent jamais vérifier, leur appartement se composait d'une entrée minuscule, d'une cuisine exiguë, dont une moitié avait été aménagée en salle d'eau, d'une chambre aux dimensions modeste, d'une pièce à tout faire — bibliothèque, salle de séjour ou de travail, chambre d'amis — et d'un coin mal défini, à mi-chemin du cagibi et du corridor, où parvenaient à prendre place un réfrigérateur de petit format, un chauffe-eau électrique, une penderie de fortune, une table, où ils prenaient leurs repas, et un coffre à linge sale qui leur servait également de banc. Certains jours l'absence d'espace devenait tyrannique. Ils étouffaient. Mais ils avaient beau reculer les limites de leurs deux pièces, abattre des murs, susciter des couloirs, des placards, des dégagements, imaginer des penderies modèles, annexer en rêve les appartements voisins, ils finissaient toujours par se retrouver dans ce qui était leur lot, leur seul lot : trente-cinq mètres carrés. »

      p.20

    • « Le provisoire, le statu quo régnaient en maîtres absolus. Ils n'attendaient plus qu'un miracle. Ils auraient fait venir les architectes, les entrepreneurs, les maçons, les plombiers, les tapissiers, les peintres. Ils seraient partis en croisière et auraient trouvé, à leur retour, un appartement transformé, aménagé, remis à neuf, un appartement modèle, merveilleusement agrandi, plein de détails à sa mesure, des cloisons amovibles, des portes coulissantes, un moyen de chauffage efficace et discret, une installation électrique invisible, un mobilier de bon aloi. Mais entre ces rêveries trop grandes, auxquelles ils s'abandonnaient avec une complaisance étrange, et la nullité de leurs actions réelles, nul projet rationnel, qui aurait concilié les nécessités objectives et leurs possibilités financières, ne venait s'insérer. L'immensité de leurs désirs les paralysait. »

      p.22

    • « Ils auraient aimé vivre dans le confort, dans la beauté. Mais ils s'exclamaient, ils admiraient, c'était la preuve la plus sûre qu'ils n'y étaient pas. La tradition — au sens le plus méprisable du terme, peut-être — leur manquait, l'évidence, la jouissance vraie, implicite et immanente, celle qui s'accompagne d'un bonheur du corps, alors que leur plaisir était cérébral. Trop souvent, ils n'aimaient, dans ce qu'ils appelaient le luxe, que l'argent qu'il y avait derrière. Ils succombaient aux signes de la richesse ; ils aimaient la richesse avant d'aimer la vie. »

      p.25

    • « Certes, il y avait encore, dans l'image un peu statique qu'ils se faisaient de la maison modèle, du confort parfait, de la vie heureuse, beaucoup de naïvetés, beaucoup de complaisances : ils aimaient avec force ces objets que le seul goût du jour disait beaux : ces fausses images d'Epinal, ces gravures à l'anglaise, ces agates, ces verres filés, ces pacotilles néo-barbares, ces bricoles para-scientifiques, qu'en un rien de temps ils retrouvaient à toutes les devantures de la rue Jacob, de la rue Visconti. Ils rêvaient encore de les posséder ; ils auraient assouvi ce besoin immédiat, évident, d'être à la page, de passer pour connaisseurs. Mais cette outrance mimétique avait de moins en moins d'importance, et il leur était agréable de penser que l'image qu'ils se faisaient de la vie s'était lentement débarrassée de tout ce qu'elle pouvait avoir d'agressif, de clinquant, de puéril parfois. Ils avaient brûlé ce qu'ils avaient adoré : les miroirs de sorcière, les billots, les stupides petits mobiles, les radiomètres, les cailloutis multicolores, les panneaux de jute agrémentés de paraphes à la Mathieu. Il leur semblait qu'ils maîtrisaient de plus en plus leurs désirs ils savaient ce qu'ils voulaient ; ils avaient des idées claires. Ils savaient ce que seraient leur bonheur, leur liberté. Et pourtant, ils se trompaient ; ils étaient en train de se perdre.[…] Il leur arrivait d'avoir peur. Mais le plus souvent, ils n'étaients qu'impatients: ils se sentaient prêts; ils étaient disponibles: ils attendaient de vivre, ils attendaient l'argent. »

      p.27

    • « Ils auraient aimé certes, comme tout le monde, se consacrer à quelque chose, sentir en eux un besoin puissant, qu’ils auraient appelé vocation, une ambition qui les aurait soulevés, une passion qui les aurait comblés. Hélas, ils ne s'en connaissaient qu'une: celle du mieux vivre, et elle les épuisait.[…]Le désir de savoir ne les dévorait pas;beaucoup plus humblement, et sans se dissimuler qu'ils avaient sans doute tort, et que, tôt ou tard, viendrait le jour où ils le regretteraient, ils ressentaient le besoin d'une chambre un peu plus grande, d'eau courante, d'une douche, de repas plus variés, ou simplement plus copieux que ceux des restaurants universitaires, d'une voiture peut-être, de disques, de vacances, de vêtements. »

      p.30

    • « Ils firent dans Paris, ces années-là, d'interminables promenades. Ils s'arrêtèrent devant chaque antiquaire. Ils visitèrent les grands magasins, des heures entières, émerveillés, et déjà effrayés, mais sans encore oser se le dire, sans encore oser regarder en face cette espèce d'acharnement minable qui allait devenir leur destin, leur raison d'être,leur mot d'ordre, émerveillés et presque submergés déjà par l'ampleur de leurs besoins, par la richesse étalée, par l'abondance offerte. »

      p.40

    • « Ils étaient toute une bande, une fine équipe. Ils se connaissaient bien; ils avaient, déteignant les uns sur les autres, des habitudes communes, des goûts, des souvenirs communs. Ils avaient leur vocabulaire, leurs signes, leurs dadas. Trop évolués pour se ressembler parfaitement, mais, sans doute, pas encore assez pour ne pas s'imiter plus ou moins consciemment, ils passaient une grande partie de leur vie en échanges. Ils s'en irritaient souvent; ils s'en amusaient plus souvent encore. Ils appartenaient, presque tous, aux milieux de la publicité. Certains, pourtant, continuaient,ou s'efforçaient de continuer de vagues études. Ils s'étaient rencontrés, la plupart du temps, dans les bureaux tape-à-l'œil ou pseudo-fonctionnels des directeurs d'agence.[…]Ils évoquaient, avec un abandon presque rituel, leurs amours, leurs désirs, leurs voyages, leurs refus, leurs enthousiasmes, sans s'étonner, mais s'enchantant presque, au contraire, de la ressemblance de leur histoire et de l'identité de leurs points de vue. »

      p.43

    • « Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu'on ne pouvait acquérir. Ce n'était pas eux quil'avaient décrété; c'était une loi de la civilisation, une donnée de fait dont la publicité en général, les magazines, l'art des étalages, le spectacle de la rue, et même, sous un certain aspect, l'ensemble des productions communément appelées culturelles, étaient les expressions les plus conformes. »

      p.50

    • « Le lendemain,ils ne se voyaient pas.Les couples restaient enfermés chez eux,à la diète,écœurés,abusant de cafés noirs et de cachets effervescents.Ils ne sortaient qu'à la nuit tombée, allaient manger dans un snack-bar cher un steak nature.Ils prenaient des décisions draconiennes:ils ne fumeraient plus,ne boiraient plus,ne gaspilleraient plus leur argent. Ils se sentaient vides et bêtes et dans le souvenir qu'ils gardaient de leur mémorable beuverie s'inséraient toujours une certaine nostalgie, un énervement incertain, un sentiment ambigu, comme si le mouvement même qui les avait portés à boire n'avait fait qu'aviver une incompréhension plus fondamentale, une irritation plus insistante, une contradiction plus fermée dont ils ne pouvaient se distraire. »

      p.56

    • « Les gens qui choisissent de gagner d'abord de l'argent, ceux qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n'ont pas forcément tort. Ceux qui ne veulent que vivre, et qui appellent vie la liberté la plus grande, la seule poursuite du bonheur, l'exclusif assouvisse-ment de leurs désirs ou de leurs instincts, l'usage immédiat des richesses illimitées du monde--Jérôme et Sylvie avaient fait leur ce vaste programme, ceux-là seront toujours malheureux. »

      p.71

    • « …Car tout leur donnait tort, et d'abord la vie elle-même. Ils voulaient jouir de la vie, mais, partout autour d'eux, la jouissance se confondait avec la propriété. Ils voulaient rester disponibles,et presque innocents, mais les années s'écoulaient quand même, et ne leur apportaient rien. Les autres finissaient par ne plus voir dans la richesse qu'une fin, mais eux, ils n'avaient pas d'argent du tout. »

      p.74

    • « L'ennemi était invisible. Ou, plutôt, il était en eux, il les avait pourris, gangrenés, ravagés. Ils étaient les dindons de la farce. De petits êtres dociles, les fidèles reflets du monde qui les narguait. Ils étaient enfoncés juqu'au cou dans un gâteau dont ils n'auraient que les miettes. »

      p.92

    • « Le moyen fait partie de la vérité, aussi bien que le résultat. Il faut que la recherche de la vérité soit elle-même vraie; la recherche vraie, c'est la vérité déployée, dont les membres épars se réunissent dans le résultat.
      Karl Marx »

      p.158

  • L’extraordinaire voyage du fakir

    Romain Puértolas

    • « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie.» Sur le coup, l'enfant n'avait pas compris. « Cela signifie tout simplement, lui avait alors expliqué l'homme, que des choses qui sont banales pour moi peuvent sembler de la magie pour toi, tout dépend du degré de technologie de la société dans laquelle tu évolues. »

      p.22

    • « Pris d’un rire nerveux et d’une irrésistible envie d’uriner, l’Indien se leva du canapé et traversa en chaussettes, sans moonwalker, les salons témoins en direction des toilettes. Mais il ne devait jamais les atteindre.Des voix et des bruits de pas venant de l’escalier principal éclatèrent dans le silence du magasin, transformant pour un instant la délicate poitrine d’Ajatashatru en gradins de supporters un soir de match. Affolé, il regarda de tous les côtés et se dissimula dans la première armoire qui passait par là, une espèce de consigne métallique bleue à deux portes, œuvre maîtresse de la toute nouvelle collection American teenager. Une fois à l’intérieur, il pria pour que l’on ne trouve pas sa veste posés sur le sofa situé à quelques mètres de là. Il pria aussi pour que l’on ne découvre pas son plateau-télé abandonné sur la table. Il pria surtout pour que personne n’ouvre la porte de l’armoire. Le cas échéant, il dirait qu’il s’y était engouffré pour prendre des mesures et qu’il n’avait pas vu le temps passer. Il sortit de la poche de son pantalon un crayon en bois et une règle en papier d’une longueur d’un mètre griffés Ikea et se tint là, immobile dans le noir, s’attendant à ce qu’on le surprenne d’une seconde à l’autre. »

      p.51

    • « Marie, de son côté, reposa le combiné, comme nous l'avons déjà dit, dévorée par les flammes d'un feu sauvage, phrase qui ne veut pas dire grand-chose mais possède une force littéraire métaphorique des plus efficaces, ainsi qu'une allitération en "f" non négligeable. »

      p.175

    • « Moi, l'enfant du désert et de la pauvreté, suscitant l'admiration, tu imagines? J'étais devenu un fakir. Et qu'est-ce que j'ai pu en plumer des gars de la ville et des intelligents, par dessus le marché ! Parce que les intelligents, c'est les plus faciles à arnaquer. Ils sont sûrs d'eux, alors ils ne font pas attention. Ils pensent que personne ne pourra les avoir. Et hop, dans le sac ! C'est leur assurance qui les perd.Les idiots, eux, c'est différent. Ils sont habitués à ce qu'on les prenne pour des cons depuis toujours, alors dès qu'ils ont affaire à un baratineur, ils font beaucoup plus attention. Ils décortiquent tous vos mouvements. Ils ne vous lâchent pas du regard. Ils ne laissent rien passer. Et du coup, paradoxalement, c'est beaucoup plus dur de les embrouiller. »

      p.218

    • « Le turban des hindous était autrefois utilisé par les Indiens du désert pour mesurer la profondeur des puits. Pour la première fois depuis des années, Ajatashatru l'enleva pour mesurer la profondeur de sa peine. »

      p.227

  • La peste

    Albert Camus

    • « Ils passèrent et à travers les terre-pleins couverts de tonneaux, parmi les senteurs de vin et de poisson, ils prirent la direction de la jetée. Peu avant d'y arriver, l'odeur de l'iode et des algues leur annonça la mer. Puis ils l'entendirent. Elle sifflait doucement au pied des grands blocs de la jetée et, comme ils les gravissaient, elle leur apparut, épaisse comme du velours, souple et lisse comme une bête. Ils s'installèrent sur les rochers tournés vers le large. Les eaux se gonflaient et redescendaient lentement. Cette respiration calme de la mer faisait naître et disparaître des reflets huileux à la surface des eaux. Devant eux, la nuit était sans limites. »

  • L’existentialisme est un humanisme

    Jean-paul Sartre

    • « Je pense que ce qui rend surtout mes personnages gênants, c'est leur lucidité. Ce qu'ils sont, ils le savent, ils choisissent de l'être. »

    • « De fait, si le théoricien communiste considère que débattre du Marxisme, c'est affaiblir les certitudes indispensables au militant pour lutter (inutilement d'ailleurs, car le marxisme contient toutes les vérités nécessaires pour changer le monde). »

    • « Ainsi la première démarche de l'existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu'il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. »

    • « L'homme se choisit en choisissant tous les hommes. En me choisissant, je choisis l'homme. »

    • « Choisir ceci ou cela, c'est affirmer en même temps la valeur de ce nous choisissons, car nous ne pouvons jamais choisir le mal; ce que nous choisissons, c'est toujours le bien, et rien ne peut être bon pour nous sans l'être pour tous. »

    • « L'homme est condamné à être libre. Condamné parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parcequ'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait. »

    • « L'existentialisme ne croit pas à la puissance de la passion. »

    • « Autrement dit, le sentiment se construit par les actes qu'on fait, je ne puis donc pas le consulter pour me guider sur lui. [...] Autrement dit, choisir le conseilleur, c'est encore s'engager soi-même. »

      p.45

    • « Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien. [...] Mais d'autre part, elle dispose les gens à comprendre que seule compte la réalité, que les rêves, les attentes, les espoirs permettent seulement de définir un homme comme rêve déçu, comme espoir avorté, comme attentes inutiles, c'est-à-dire que ça le définit en négatif et non en positif. Ce que nous voulons dire, c'est qu'un homme n'est rien d'autre qu'une série d'entreprises, qu'il est la somme, l'organisation, l'ensemble des relations qui constituent ces entreprises. »

      p.53

    • « Nous sommes d'accord sur ce point, il n'y a pas de nature humaine, autrement dit, chaque époque se développe suivant des lois dialectiques, et les hommes dépendent de l'époque et non pas d'une nature humaine. »

      p.106

    • « Jamais nous n'avons pensé qu'il n'y avait pas à analyser des conditions humaines ni des intentions individuelles. Ce que nous appelons la situation, c'est précisément l'ensemble des conditions matérielles et psychanalytiques même qui, à une époque donnée, définissent précisément un ensemble. »

      p.106

  • Psychologie pour les créatifs

    Frank Berzbach

    • « Un problème peut survenir lorsque ces réalisations créatives sont évaluées de façon prématurée. Il est essentiel, en premier temps, d’être en mesure de « bricoler », même si rien d’extraordinaire n’en sort […] »

    • « Quiconque se met une pression telle qu’il attend un résultat parfait dès la première tentative ne va pas loin. Une critique négative suffit alors à interrompre le processif créatif. Seul compte le produit final. Celui qui ne vise que des solutions présentables reste ainsi dans un cadre conventionnel. La phase de conception doit donc être impérativement séparée de la phase d’évaluation. »

    • « Tout d’abord construire, ensuite peaufiner. »

    • « 5 étapes dans la créativité:
      > La préparation
      > L’incubation
      > L’illumination
      > La réalisation
      > La vérification

      1 > La préparation, le secret de la réussite Il est important de freiner son élan et de consacrer à cette étape un certain temps. Collecter du savoir et des informations.

      2 > Lâcher prise et laisser faire Une fois la phase de préparation terminée, vous « laissez travailler » […] vous soumettez le problème à un traitement inconscient […]. »

    • « De nombreuses idées pertinentes nous viennent à l’esprit quand nous laissons notre esprit libre, par exemple sous la douche.[…] Laisser libre cours à son imagination, calme, voir, sommeil…Il faut se fier au fait que les idées viendront, il ne nous est simplement pas possible de les y forcer. »

    • « La créativité a besoin de liberté et d’espace et reste toujours une quête, un cheminement, dans lequel la connaissance est essentielle. »

    • « Toute personne qui se livre à des critiques doit prendre le temps de le faire. La critique n’est pas seulement importante, elle est indispensable, mais elle requiert une sensibilité dont il convient dans un premier temps de créer le cadre. La critique fait partie du processus, dès lors un cadre favorable à leur expression doit être envisagé. »

    • « Celui qui, au bout de quelques secondes à peine, est contraint de mettre émotionnellement à l’abri pour parer les attaques ne sera nullement réceptif aux suggestions. Dès lors commencez par les points positifs. »

    • « Les critiques doivent pouvoir ouvrir de nouveaux horizons, et non en boucher, dans ce cas seulement elles peuvent être qualifiés de constructives. »

    • « Il est faux de penser que penser qu’on est « incapable » de faire telle ou telle chose. ; on n’est simplement « pas encore en mesure » de le faire. »

    • « Concernant les critiques: Le risque existe de n’entendre que ce nous avons envie d’entendre. Nous nous attendons à une attaque. Raison de plus pour prêter une très grande attention aux propos tenus. Prenez des notes, ainsi, vous pourrez les relire plus tard à tête reposée. Clarifier les ambiguïtés, les justifications ou les défenses sont totalement inutiles. »

    • « Un projet est avant tout une tentative. Vous avez une intention précise et seuls d’autres personnes sont en mesure d’évaluer si la réalisation a effectivement l’effet escompté. »

    • « Plus les attentes à l’égard du travail seront élevées, plus la rencontre avec la réalité sera source de frustration. Celui qui appréhende le travail comme un état d’ivresse devra faire fasse à beaucoup de désillusions. »

    • « Les statistiques indiquent qu’environ 25% des adultes ne prennent pas de petit déjeuner. Une demi-heure de sommeil en plus, un café ou une cigarette, et la journée commence. Celui qui, la veille au soir, a trop mangé ou a diné trop tard n’a pas faim le lendemain matin. Le réfrigérateur est vide, parce que le temps manque pour faire les courses. À première vue, se passer de petit déjeuner semble répondre à des aspects pratiques. Sur le plan physiologique cependant, ce choix a des conséquences néfastes. Les muscles ont la capacité de stocker de l’énergie de la mettre à disposition selon les besoins; même sans petit déjeuner, ils nous conduisent jusqu’à notre bureau. Il en va autrement du cerveau, constamment alimenté en énergie par le sang et qui n’a pas la capacité de constituer des réserves. Bien que le cerveau ne représente que 2% du poids corporel total, il consomme 20% de l’énergie que nous absorbons.Les personnes qui font l’impasse sur le petit déjeuner ont des performances mnésiques plus faibles pendant la matinée. D’une part les performances du cerveau se trouvent considérablement réduites. D’autre part, nous ne le remarquons même pas! Là encore, pas de quoi s’étonner: l’identification de notre manque de performance constitue déjà en soi une performance cognitive. »

    • « Toutefois pour une récupération complète, nous avons besoin de pauses conscientes et clairement définies. C’est la suele manière de rétablir notre niveau de performance. […] La règle est simple, plus la charge de travail et le stress sont élevés, plus les pauses doivent êtres importantes. »

    • « Une atmosphère de stress, de panique, et une absence de pause ne prouve nullement que les gens travaillent dur, mais seulement qu’ils travaillent mal. Quiconque travaille mal est moins productif, or justmeent, lorsque la charge de travail est élevée, aucune agence ne peut se permettre de gaspiller une énergie précieuse. »

    • « Les individus de bonne humeur traitent les informations de façon plus efficace, prennent plus facilement des décisions et réussissent mieux professionnellement. »

  • L’enchanteur

    René Barjavel

    • « Il était l'Unique, il occupait la totalité de l'espace et du temps, qu'il avait créés. Il eût, malgré cela, bien toléré les autres dieux, ils ne le gênaient pas, ils étaient éparpillés, minuscules, ils ne se différenciaient pas essentiellement de lui, ils étaient son propre reflet émietté par les miroirs de la vie. Mais une armée de prêtres et de moines intolérants ratissaient en son nom les campagnes, proclamant qu'il était un dieu jaloux, ce qui était faux, à son niveau on ne peut être ni jaloux, ni vengeur, ni justicier. La justice se fait d'elle même dans le coeur des vivants. »

      p.40

    • « « On ne croyait pas uniquement à ce qui était raisonnable. La raison rétrécit la vie, comme l'eau rétrécit les tricots de laine, si bien qu'on s'y sent coincé et on ne peut plus lever les bras.» »

      p.57

  • La fée Carabine

    Danniel Pennac

    • « La mémoire, gamin…une chose en appelle une autre… C'est l'imagination à l'envers… aussi dingue. »

    • « Le bonheur individuel se doit de produire des retombées collectives, faute de quoi, la société n'est qu'un rêve de prédateur. »

    • « Elle est belle comme une bouteille de Coca remplie de lait. »

    • « Écrire l'Histoire, c'est foutre la pagaille dans la géographie. »

  • La horde du contrevent

    Alain Damasio

    • « Le hasard est un allié aussi fugitif que mortel. Il te tue avec la même facilité qu'il te sauve. »

    • « La maturité de l'homme est d'avoir retrouvé le sérieux qu'on avait au jeu quand on était enfant. Et bien sûr celle qui suggère de vivre chaque instant comme si c'était à la fois le dernier et le premier instant de sa vie. »